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Ombres japonaises

Tout commence dans les années 70, à Osaka. Un prêteur sur gages est retrouvé poignardé dans un immeuble en construction. Un homme ordinaire, à première vue, avec une femme et un fils, Ryôji. Apparemment , la dernière personne a l’avoir vu vivant est une jeune femme, Nishimoto Fumiyo et sa fille Yukiho. L’inspecteur chargé de l’enquête, Sasagaki, est dans l’impasse totale ; tout le monde a des alibis parfaits, et surtout, aucun vrai mobile.

Un an plus tard, Nishimoto Fumiyo est victime d’un accident domestique, laissant seule Yukiho qui se fait adopter par une parente. Celle-ci lui offre un foyer aimant, ainsi que de bonnes études ; la jeune fille réussit tout, d’autant que sa beauté n’a d’égale que son intelligence. Elle intègre le collège et le lycée Seika, d’excellente réputation, et semble promise à une belle ascension sociale après l’université.

Ryôji, de son côté, fricote d’un peu trop près avec les yakuzas. Il trempe dans des combines louches, qui vont de la fraude au nouveau mode de paiement à la mode, la carte bancaire, à la fabrications de copies pirates de jeux vidéos.

Le temps passe, et Sasagaki n’a toujours pas oublié cette drôle d’affaire. Quelque chose le chiffonne. Le flair, dira-t-on. Tout semble indiquer que la vie continue. Même si Ryôji a quelque peu disparu de la circulation publique, Yukiho, elle, a une vie florissante. Malgré un premier mariage vite rompu, elle est maintenant propriétaire de magasins de luxe qui marchent très bien et fréquente un des héritiers les plus convoités de Tokyo. Lorsque Sasagaki se penche à nouveau sur le dossier, toute la complexité de l’affaire prend forme, les étrangetés – et les cadavres – se multiplient…

Alors là, on a du lourd. Déjà parce que le livre fait plus de 800 pages, mais rassurez-vous, on ne voit absolument pas filer. Et surtout, ce roman d’une ampleur folle est diablement bien ficelé. Il ne faut pas le voir comme un roman policier classique, plutôt comme une roman très noir aux intrigues multiples qui se recoupent sans arrêt. D’un côté on suit la lumineuse Yukiho dans toutes ses réussites, cette enfant d’origine pauvre qui semble avoir eu de la chance dans son malheur, et de l’autre, Ryôji dans son monde de l’ombre. A travers ces deux personnages se dévoile une ambitieuse fresque sociale de la fin des années 70 jusqu’au milieu des années 90, entre les chocs pétroliers, le boum de l’informatique, l’âge d’or de la Bourse jusqu’à l’explosion de la bulle. La construction en elle-même est audacieuse, les trames narratives se croisent, et les recoupements sont parfois ardus à déceler si on ne vous mets pas la preuve sous les yeux.

Keigo Higashino a toujours été avare dans ses romans. Il n’en dit jamais trop à la fois, il sème le doute, instille la peur. Et nous, on se laisse porter. On espère entrevoir la solution ; impasse. On se retourne, on se promène, mais là encore, rien. Rien, si ce n’est des ombres, comme les pièces d’un grand et dramatique puzzle. En fait, l’image qui me vient en tête est une énorme toile d’araignée, d’abord intangible, puis qui se dessine petit à petit jusqu’à en faire apparaître le centre, dans les dix dernières pages.

Sous certains aspects, ce livre me fait penser à Je suis Pilgrim, dans l’ambition, la densité, et le caractère fort de ses personnages. Je pense que c’est à ce jour le meilleur roman que j’ai lu de cet auteur – même si je n’ai pas tout chroniqué. Une oeuvre de maître, une leçon de roman noir, et un livre qui vous hante encore plusieurs jours après.

Parfois, quand la petite fille bougeait, il entendait le son d’un grelot. Il eut beau écarquiller les yeux pour voir d’où il venait, il ne le trouva pas.

Keigo Higashino, La lumière de la nuit, Ed. Babel noir, janvier 2017, traduit du japonais par Sophie Refle. 

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